Routine sur le campement de réfugiés.

De retour encore une fois du campement des réfugiés de Clermont-Fd. Je n’ai pas envie de prendre le temps de tourner joliment mes phrases. J’ai juste envie de partager avec vous ce qui sort de mon cœur là tout de suite, à chaud et sans fioritures.

Je crois qu’on est vraiment à côté de la réalité, et aller y faire un tour remet bien les idées en place. Je le conseille à tous. D’un coup nos petits tracas paraissent douceâtres. Si vous avez quelques minutes, venez jouer avec les enfants, bavarder avec qui veut bien.

Cet après-midi l’ambiance est explosive, la tension palpable. Une SDF hurle, agressive, imprégnée d’alcool, qu’on lui a volé sa tente et qu’on va la laisser mourir à dormir dehors. Pendant ce temps, 3 ou 4 bénévoles débordés essaient de contrôler les allées et venues dans la tente de ravitaillement, de distribuer ce qu’on leur demande, de parler gentiment à chacun, en trouvant les mots simples ou franglais qui pourraient être mieux compris par les personnes de toutes origines, en essayant aussi de rendre autonomes dans les actes ceux qui s’habituent à recevoir sans effort. Oui il faut bien le dire, certains profitent de la situation, comme partout, et d’autres sont terriblement dans le besoin, mais chacun est traité avec égards par les bénévoles, sans demander de comptes, en s’efforçant d’être équitables, avec grande patience.

Un nouvel arrivant se présente, entraîné par un enfant qui l’annonce la voix claire, en français parfait et il est aussitôt inscrit sur une liste. Autour de nous tout à bien changé depuis les quelques jours où je n’étais pas venue. La « cuisine » de fortune s’est agrandie, on y circule mieux, tout est trié et classé, un chariot de magasin déborde de dons alimentaires, et avec 200 personnes à nourrir, ça se trouve demain il n’y a plus rien. Sur la table s’étalent les plats préparés du soir, au milieu des armoires bancales stabilisées sur un sol terreux bosselé.

La tente des enfants, salle de jeux, a été aménagée : enfin le sol est couvert et les enfants peuvent regarder des livres sans qu’ils se déchirent dans la terre. Des bâches ont été accrochées sur un côté, ce qui protège le tout de la pluie et du vent. Mais une moitié de la tente est prise par des bacs dans lesquels les vêtements à donner sont mis à disposition libre, afin qu’ils soient à l’abri aussi. Plusieurs personnes sont en train de fouiller dedans.

Une petite fille à qui j’annonçais que j’apportais une table pour que les enfants puissent y dessiner me déclare en tordant le cou à un dinosaure en plastique : « moi les jouets je les casse, les tables aussi ». Je l’écoute quelques instants sans jugement et elle me jette un sourire et un regard incroyable quand je légitime ses émotions. Elle aurait besoin de discuter un moment encore avec moi, je le sens et je suis venue pour ça, mais le temps est pris par les couacs de l’organisation pour récupérer ce que j’apporte. Pas assez de bras, communication difficile entre ceux qui passent la journée à se croiser, en courant de tant de choses à faire.

Je remarque que quelques tentes ont été surélevées sur des palettes et couvertes de bâches plastiques. A chaque fois qu’il fait orage, je ne peux plus dormir moi non plus, je pense à eux, je suis au chaud dans mon lit à quelques kilomètres, du bon côté de la vie. J’ai déjà vidé tous mes placards des couvertures et sacs de couchage qui ne me servaient qu’une fois tous les deux ans. J’ai envie d’aller fracasser les volets de ces maisons fermés en vente depuis si longtemps, j’ai envie de faire entendre raison à ceux qui mettent dans quelques jours les réfugiés logés à l’hôtel pour réquisitionner les chambres à l’occasion du Sommet de l’élevage. J’ai honte. Je suis triste. Je suis impuissante. 70 jeunes mineurs sont attendus ces prochains jours sur le campement : ils ont été expulsés du squat dans lequel ils avaient trouvé refuge, qui devrait être démoli.

Mercredi ils étaient 300 devant la préfecture, est-ce que quelqu’un va finir par entendre ?

Nous attendons quelques minutes pour pouvoir remettre le sac apporté à la personne qui nous l’a demandé : nous sommes abordés plusieurs fois par des familles qui veulent le contenu, et nous le demandent gentiment par gestes. Au centre du terrain le feu de camp est préparé pour le soir : un amoncellement en ordre de palettes et bouts de bois, entouré de divers supports pour s’asseoir. Je rêve de voir chaque résident montrer aux autres ce qu’il est, ce qu’il aime faire, ce qu’il sait faire. Une mise en commun comme dans un grand partage des divers talents, qui se cachent derrière les visages las, mais sont peut-être prêts à vibrer à tout moment, pour peu que l’impulsion soit donnée.

Plusieurs membres d’une famille, regard triste et fatigué, sales, sont assis là pendant que le petit joue à dessiner à la craie sur une palette. Pas loin d’eux, une résidente du campement aux vêtements neufs, coiffée et maquillée discute avec animation dans une langue étrangère près de l’évier d’appoint servant à faire la vaisselle, encombré de bidons d’eau potable. Elle a repéré le blouson qui pend à mon bras et vient me le demander d’un sourire. Il est déjà réservé, mais je lui donne le sac à main neuf que j’ai apporté, elle en est heureuse, coquette qu’elle semble aimer être, même ici, à dormir et vivre dehors.

Une dame un peu âgée nous croise, brandissant victorieuse et le sourire jusqu’aux oreilles une paire de chaussettes qu’on vient de lui donner, en parfait état au motif joli, comme une trouvaille incroyable, un trésor inestimable. Moi mes yeux sont humides. Je mets mes chaussettes en mode automatique le matin. Ça n’a jamais été un privilège.

« Vous êtes mieux organisés non ? » J’ai lancé la mauvaise question. Une réunion pour y voir clair est prévue samedi prochain, en espérant que tous les bénévoles soient là, et qu’on arrive à quelque chose. Tout ici est autogéré, mais jamais par les mêmes personnes, ou plutôt une même chose peut être gérée par plusieurs bénévoles, ce qui provoque tensions, indications contradictoires, disparitions d’objets réservés, etc … « On est fatigués, cette situation est difficile, on essaie de communiquer entre nous par écrit aussi sur l’affichage sur le mur mais ça ne suffit pas, il faudrait qu’une personne soit affectée sur une fonction précise et claire. Là on fait tous ce qu’on peut en voulant bien faire mais ça crée beaucoup de malentendus. Moi là j’en peux plus…. » Les larmes dans la voix, elle se retourne pour se cacher, par pudeur, et part s’activer ailleurs.

Dans le sac j’ai laissé un petit cadeau pour le garçon de 8 ans : un caillou sur lequel j’ai peint un petit chien. Pour que les pierres ne soient plus vues comme des armes à jeter sur l’ennemi, mais comme des trésors qui joncheront désormais son chemin de joie.

Evelyne Mester.