Appel au secours de campements de réfugiés

De retour du campement de Clermont-Fd ce soir (170 personnes et d’autres qui arrivent sans cesse) que j’ai visité pour la première fois.
J’avais déjà la voix vacillante quand je vidais mes placards en urgence pour trouver ces choses qui chez nous dorment sans vie et qui là permettront à d’autres de vivre en dormant au chaud. J’avais déjà les mains tremblantes en recevant de celles de mes enfants, dans leur jolie chambre, les jouets qu’ils souhaitaient offrir aux enfants du campement. J’avais déjà les yeux mouillés en voyant en vrai pour la première fois apparaître les tentes au loin Place du 1er mai pendant que l’on s’approchait.
 
Mais fouler la grande zone terreuse du campement, trouver tout ce monde à même le sol, les bébés, les mamans, les papas, les mamies, chacun devant « chez soi », quelques mètres carrés mais qui sont toute leur vie…. Découvrir la cuisine de fortune cachée derrière des bâches scotchées, où s’amoncellent en tout sens les denrées, dans un labyrinthe exigu où seuls les initiés y retrouvent quelque chose…. Voir enfin partir cette femme enceinte épuisée pour dormir ce soir dans une chambre d’hôtel, au calme, dans un lit moelleux, sans le froid de la nuit, la terre, le bruit, les pots d’échappement, la peur….. Rejoindre la tente de jeux des enfants, qui n’est juste qu’un abri sommaire, sans parois, la terre nue ainsi que deux palettes pour tout revêtement….. Tout ça, la réalité devant moi, leur réalité quotidienne a fait monter en moi de la révolte, un sentiment de naufrage qui malheureusement rappelle la situation à laquelle certains n’ont pas survécu. Le naufrage aussi d’une si petite poignée de bénévoles qui donnent toute leur énergie et leur temps, au détriment de leur propre famille, devant une foule de plus en plus grande que plus personne ne sait comment épauler efficacement : on surnage, on maintient juste la tête hors de l’eau. Le spectre des associations et ONG absentes, comme un hurlement muet d’appel au secours auquel on ne répond pas et qui emplit toutes les têtes… Le silence des administrations, où tout est au ralenti.
Toutes ces personnes en quête d’asile qui se meurent à petit feu, pas tant de faim que de dépression, d’idées noires qui tournent en rond : faire quelque chose, travailler, être utiles, ils n’en ont pas le droit. Ils restent là, à attendre le retour dans le pays qu’ils ont mis tant de mal à fuir, ou à attendre les papiers qui pourraient les rendre libres pour toujours dans un pays libre où sont aussi mises en avant l’égalité et la fraternité.
Je me suis assise là, et j’ai joué avec les enfants. Joyeux, curieux, se jetant sur les petites voitures que j’apportais, faisant voler des nuages de poussière pendant qu’ils les emmenaient en courant vers leurs petits monticules pour les y faire rouler. C’était l’heure de ranger, m’a dit un petit garçon aux yeux pleins de douceur, je l’ai aidé. Les cartes à jouer jonchaient le sol en vrac, il y en avait partout, comme dans toutes les chambres d’enfants, mais là le vent et la pluie les emmènent dans des ruisseaux de boue… Tellement d’amour pour eux, les larmes sont revenues discrètement, pendant que vibrait mon cœur.
 
Ces enfants grandissent là. Qui sait si beaucoup se rappellent leur maison d’autrefois. Ils ont des copains à l’école, ils parlent français parfaitement. Ils n’ont pas le droit de rester, non, ils ne sont pas nés où il faut, tant pis pour eux. Ils n’avaient qu’à bien choisir.
 
Je suis rentrée chez moi ce soir, j’ai pris une douche chaude, nous avons mangé autour de notre table en famille, dans notre intimité, nous nous sommes brossé les dents, mis en pyjama, et blottis dans nos lits douillets les uns contre les autres nous avons lu une belle histoire. La police ne frappera pas à notre porte pour nous arracher à notre lieu de vie à tout moment, les agresseurs ne nous menacent pas de mettre le feu à notre maison si nous ne partons pas, nous continuerons à regarder avec tendresse tous ces souvenirs sur nos meubles qui nous rappellent tant de bons moments passés ensemble dans notre petit nid que nous avons choisi.
 
Evelyne Mester.