Le champ de bataille | Jérôme Colin

Le champ de bataille

Son visage mutin fermé me défiait depuis le banc où je l’avais déposé au sortir de ma boîte aux lettres ce matin-même. Non je ne l’ouvrirai pas tout de suite, j’ai du travail à finir avant. Je savais qu’il me plairait, ce roman de Jérôme Colin, chez Allary Editions, je le savais, juste parce que j’avais entendu son auteur parler de l’école lors d’une interview et que je me suis sentie reliée à cet être humain militant.

Voilà, je l’ai ouvert, commencé, et dévoré. Tant pis pour le travail. J’ai achevé la lecture dans la foulée, le visage baigné de larmes.

Il m’a dévorée aussi. L’impression d’être entrée dans son ventre comme Jonas dans le poisson. Cet auteur me connait, il connait ma vie, ce n’est pas possible. Pourquoi ses émotions sont les miennes, ses interrogations sont les miennes, ses réflexions sont les miennes, ses angoisses sont les miennes. Son fils est le mien. Il a 15 ans, il semble blasé de la vie, révolté, dégoûté, agacé, non concerné.

Le père de Paul, c’est le père de mon fils, désireux de secouer son ado, qu’il fasse son possible pour entrer dans le rang, pour se rassurer lui, parce que c’est comme ça qu’il faut faire pour obtenir une bonne vie.

Sa mère c’est moi, temporiser, relativiser, garder en tête l’essentiel. Stresser aussi, mais ne rien dire, pour garder tout le monde sous son aile. Je suis aussi le père, qui ne comprend pas pourquoi l’enfance s’est arrêtée si brusquement et qui réfléchit tout seul aux toilettes.

Ce couple c’est nous, parents, pétrifiés devant ce qu’on croyait contrôler et qui nous échappe, débordés par le temps qui nous presse à chaque battement de l’horloge et des obligations familiales qui s’enchaînent, tout en nous enlisant à chaque minute qui passe dans l’enchaînement des journées où il n’y a plus de place pour vivre.

Un hymne à l’amour, l’amour qui se relâche, qui renonce à s’accrocher, qui accepte de laisser partir …

Parents d’ados, je vous le sur-conseille !

 

Quelques extraits, mais le reste, vous irez chercher vous-même : 

-« Paul est notre fils aîné. Il nous déteste par amnésie. Il croit que nous sommes apparus dans sa vie il y a quelques mois pour lui dire de ranger sa chambre et travailler à l’école. Avant, il n’y a rien eu. Nous n’avons pas pleuré de joie à sa naissance. […] Nous ne lui avons pas appris à faire du vélo. […] Nous ne l’avons pas porté quand ses jambes lui faisaient mal. Nous n’avons pas fait de notre mieux. Non, nous sommes arrivés le jour de son quinzième anniversaire pour lui dire de ramasser ses mouchoirs et de mettre ses slips dans le bac à linge sale. » (p16).

-« Alcatraz rappelait en permanence aux détenus que, dehors, la vie battait son plein. Que le monde avançait sans eux et qu’ils n’y prenaient plus part. Le supplice ici-bas est de savoir qu’au-dehors, il y a la vie, le vin, les femmes, la musique, les routes, et de ne plus en jouir. C’est, toutes proportions gardées, le même problème avec la vie de famille. » (p152)

EM.

Partage ton commentaire ici !