La carte du monde #3 – Ce que je ressens m’appartient.

[Temps de lecture : 3 mn 30]

Dans l’épisode #1, nous avons pu réaliser à quel point notre vision de notre environnement était différente de celle des autres. L’épisode #2 nous a proposé de s’interroger sur des pistes pour mieux se comprendre et être compris.

Aujourd’hui, nous nous plongeons un peu plus dans nos émotions et sentiments, et ceux des autres… Comment, mais comment diantre entrer en connexion avec l’autre, se livrer tout en se protégeant, accueillir les ressentis tout en respectant les nôtres.

Bon, en vrai, il ne va pas être possible d’aborder tous ces sujets sur un seul article. J’y reviendrai. Mais je veux bien explorer un peu avec vous.

Votre fille Marileve-Roberta, 12 ans, hurle : « t’es vraiment trop trop méchante, tu m’interdis toujours tout ! » Hum, faut-il lui rappeler que vous l’avez autorisée hier soir à rester au parc jusqu’à 22h avec ses amies, ou que vous vous êtes saignée pour lui payer son rêve d’aller en week-end à Rome pour son anniversaire il y a quinze jours ? Certes vous venez d’oser lui dire non pour qu’elle mette ses nouvelles ballerines neuves qui frottent dans la boue du parc. Vous êtes très très méchante, et vous le portez vraiment sur vous. Sans rire, c’est le moment de vous rappeler quelque chose : SA carte du monde, n’est pas la vôtre. Oui oui, même pour les ressentis, et encore pluuus pour les ressentis peut-être, car ils sont à sa carte du monde ce que la tisane est au sachet de plantes : on peut être tenté de contester le choix du sachet, mais on se rend à l’évidence que le fait de le tremper dans l’eau bouillante produit une tisane. Le ressenti de Marileve-Roberta est valable, incontestable, légitime : pour elle vous êtes méchante, là maintenant. Même si vous voyez les choses bien différemment. 

Reste à savoir comment faire avec, et quoi en faire.

Au premier abord, j’ai donc envie de protester, de pointer du doigt les généralisations que ma fille a magistralement déclamées, de la faire dédramatiser, de minimiser. 

Mais je peux choisir de faire une pause, prendre une respiration, me recentrer pour remettre la responsabilité du ressenti de mon enfant sur ses épaules à elle. Pour faire bref et violent : c’est SON problème (ce qui ne veut pas dire que je ne dois pas m’y intéresser !). Pour faire long et non violent : elle vit ce moment comme une grosse injustice, qu’elle ressent profondément, et elle en a totalement le droit, sans que j’aie à juger cela comme étant bien ou mal.

Je respire…..Coooool…….PPPPfffffff……Ahhh ça va mieux hein ?

Nous avons de suite moins envie de la raisonner et d’entrer dans des bagarres sans fin sur « Ne me parle pas sur ce ton, dis-donc t’es drôlement ingrate, c’est n’importe quoooooi, je t’ai donné ça et ça etc !… »

L’autre n’est pas moi.

Ça me mène à le laisser responsable de son ressenti sans le contester, et je suis invitée à le reconnaître, sans me culpabiliser non plus sous prétexte d’en avoir été le déclencheur : « ah oui tu te sens en colère, tu penses que je t’interdis toujours tout, c’est dur pour toi de ne pas pouvoir montrer tes chaussures à tes copines… Tu as besoin de liberté, c’est ça ? Comment on pourrait faire pour que tes copines les voient, sans qu’elles s’abîment ? »

***

Cette vision de responsabilisation de son propre ressenti nous conduit à remettre vraiment en question les affirmations catégoriques diverses que l’on peut formuler ou entendre sur différents sujets du quotidien, avec nos proches, nos collègues, les passants. Du genre : « Dans la vie on a pas le choix/Les mecs sont tous pareil/Si tu fais pas comme ça tu y arriveras jamais/etc… » Ces affirmations racontent la façon dont les choses font écho en nous, qui ne correspond peut-être pas du tout au ressenti de notre voisin.

Combien de fois entendons-nous les parents dire à leur petit qui pleure fort suite à une blessure : « mais non, arrête de crier, c’est un petit bobo de rien du tout ! » Sommes-nous en lui pour sentir ce que l’éraflure lui fait au fond du cœur ? Son ressenti de désespoir est-il moins justifié que le nôtre devant nos clefs perdues ?

Zoé-Griffette, n’aime pas la galette. « Meuhhh ennnfin, c’est suuuper bon la galette ! T’es folle ! En plus elle vient du pâtissier ! Tu sais pas reconnaître les bonnes choses !  »  -« Ah oui ? Ben non. Moi j’y sens un goût amer et acre qui bloque mes sens, la consistance pâteuse qui accroche contre ma langue me donne la nausée, la pâte s’effrite dans ma bouche comme des bouts de carton déchirés. Je ressens du dégoût. J’aime pas, tu comprends ? » Desfois on croit même qu’on est con parce qu’on aime pas un truc. Sérieux, faut y’arrêter, comme on dit chez les Bougnats.

Je me souviens de ce jour de printemps où je roulais fenêtres ouvertes, mes enfants à l’arrière, Goldman à fond dans les oreilles joyeusement agressées par mes cordes vocales en folie, humant l’air dans un sourire béat cheveux au vent (moi hein, pas Goldman), gobant le soleil de mes yeux écarquillés, m’écriant de tous mes poumons : « Nan mais regardez comme oooon essst biiiiien !! » …Mon fils qui venait probablement de passer une sale journée à l’école, a pas eu l’air de comprendre. « ON » est bien ? Pas moi, navré. Rien à foutre de tes petits oiseaux cui-cui. C’est pourri ta journée de crotte.

Oups, j’ai un peu oublié que mes propres sentiments, émotions et sensations m’appartenaient, de garder la responsabilité de mes besoins, comblés ou pas, aux anges ou pas. Voilà, du coup j’utilise maintenant plutôt le « je me sens/je trouve que/je pense que… » et comme ça on me fiche la paix sur mes élans de joie sans que j’aie à redescendre sur terre. 

EM

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