Face à la colère de mon enfant.

crise de colère

[Temps de lecture :  5 mn]

Maman demande à fiston de venir manger.

José-Calque balance tout dans sa chambre en hurlant. Les canettes vides de boisson rebondissent bruyamment sur le mur, les feuilles de dessins prennent leur envol épouvanté, les stylos-fusées procèdent à un atterrissage en urgence dans des circonstances catastrophiques. La dernière victime et pas des moindres, reste le sac de piscine de sa sœur Maritie-Chlore que Maman vient juste d’accrocher au porte-manteau (le sac, pas la sœur), et qui, avouant avoir peu suivi les cours de natation, fait un plat lamentable sur le carrelage (on parle toujours du sac).

Maman sent en elle monter en un quart de fraction de seconde la plus piquante des moutardes à son nez, son sang devient incandescent, ses pupilles fluorescentes, du fin fond de ses entrailles remonte dans un grondement sourd une colonne d’air vicié qui se prépare à propulser par une quelconque chimie magicienne le plus terrible cri strident que la terre ait jamais porté….la luette se carapate de frayeur anticipatoire………aaaAAAHHH-H-H-H-HHHHHH !!!!……..

NON ! STOP STOP STOP ! Ça s’est pas passé comme ça ce jour-là, justement. Reprenons…

[hurlements…stylos…blabla…ah voilà on y est] Le sac de piscine fait un plat lamentable sur le carrelage… Maman regarde José-Calque d’un air clair les yeux écarquillés et reste figée par tant de violence. Ben alors, qu’est-ce qui t’arrive ?

-« J’en peeeeux plus, tu m’as fait rater ma tour en Kapla elle s’est écroulée, je vous déteste tous, vous êtes tous méchants avec moi, tu es la plus méchante des mamans ! »

-« Ah ? Je suis méchante parce que je t’ai appelé à table pour te servir tes cordons bleus préférés ? » [#limite sarcasme, ouais j’avoue on peut faire mieux]

-« (. . .) »

[N’empêche ça marche, et la prise de conscience est soudainement là chez mon enfant, il est descendu de son nuage noir devant tant de pragmatisme. Même si on sait tous qu’il a pété un plomb parce qu’un sentiment de découragement, d’impuissance et de révolte sont venus l’envahir brusquement]

-« Bon viens on la refait ensemble, tu veux ? Et on va manger. Ah, pense à remettre le sac en place s’il-te-plaît. »[bon, le reste aussi, mais ça viendra plus tard.]

Fin de l’épisode, Maman n’a pas mal à la gorge, Enfant est revenu dans ses baskets.

¤¤¤

Ma colère est moins au rendez-vous depuis quelques temps. Ce n’était pas faute d’avoir « travaillé dessus » pendant de nombreuses années. Je suis passée par les stades de déni, de déresponsabilisation, de détournement, d’écoute de mes émotions, de symbolisation par un objet, et bien d’autres choses encore, sans succès flagrant. Certes je crois que ces derniers temps, je suis plus en paix avec moi-même, avec une remontée d’estime de moi, ce qui me permet d’être moins affectée par la violence environnante. Le développement personnel est important.

Mais il n’y a pas que ça.

Depuis que j’ai découvert, puis intégré une nouvelle vision de l’Autre, les choses ont progressivement bougé. Quand mon enfant criait sur moi, je me sentais totalement agressée, envahie, et touchée, donc mes crocs sortaient, mes griffes aussi (ou vice versa). Et je criais plus fort que lui, jusqu’à ce que j’aie le dessus en le dominant en insistant bien sur la détestabilité de son comportement.

 

Aujourd’hui j’ai remis la responsabilité des ressentis à leur place propre. Mon fils me hait ? Ça lui appartient. Je ressens une envie de violence envers lui ? Ça m’appartient. Même si j’ai été ou lui a été le déclencheur de ces émotions.

 

Il a de bonnes raisons pour ressentir ça et j’ai de bonnes raisons, chacun a ses raisons, et chacun a raison. Ça ne vaut pas le coup, donc, de chercher à avoir le dernier mot, on dit ce qu’on a à dire, on souffle un moment, on parle à froid, et on trouve un terrain d’entente pour régler le litige, quelque chose qui convient à tous les deux, une solution qu’on n’avait même pas envisagée mais qui apparaît comme ça, complètement loufoque parfois, mais hyper appropriée.

Ça paraît super youpie cool trop facile. Ben ça risque pas. Il a fallu déjà intégrer l’idée que mon enfant quel que soit son âge s’exprime de façon violente car il n’arrive pas à faire autrement sur le coup. Moi-même ça m’arrive. Il a fallu intégrer l’idée que moi, si je suis en colère, je pourrais arriver à faire mieux que de me laisser aller totalement à mes impulsions : j’expérimente quotidiennement à quel point simplement le fait de lui dire « ggggr je me sens suuuper en colère ! » est tellement plus efficace et économe en énergie que de péter un boulon. Je n’aurais jamais cru que ça me suffirait :

Hurler était une manière de faire entendre mon appel au secours, alors que « dire » est en fin de compte juste parfait.

« Dire » de façon convaincue, en utilisant le « je », donc en prenant la responsabilité de mon ressenti, sur un ton énervé si j’en ai besoin, eh bien c’est pour moi comme une formule magique : mon fils fronce les sourcils, il m’a entendue et je me sens prise en compte, car il ne peut contester les faits, qui se cantonnent à nommer mon émotion. Elle m’appartient, donc est incontestable. Il ne se sent pas accusé comme dans le cas où j’aurais déclamé « TU m’énerves, TU es vraiment chiant ! », ce qui n’aurait manqué de provoquer sa révolte puissance dix.

Bref, ne pas être contredite me calme royalement.

J’ai appris à ne plus me sentir menacée dans mon rôle de parent par ses cris ou autres noms de rapaces. Car ce n’est pas à moi que cela s’adresse en vrai : il dit simplement comment il se sent à cet instant précis. Une énergie envahissante lui trouble la vision (il est « en transe ») et un quart d’heure plus tard, c’est le même enfant qui a oublié ce passage aussi vite qu’il est arrivé, qui me lance gaiement en jouant : « C’est qui la maman que j’aime ? C’est Mamaaan ! »… 

Donc en pleine crise de colère de mon enfant, je me sens de plus en plus détachée et paisible. Je sens de la compassion en voyant dans quel état désagréable il se trouve, et je respecte son besoin de se couper de moi un moment en créant de la distance et refusant la communication.

J’essaie de lui glisser quelques mots d’empathie et s’il les accepte, la discussion plus modérée s’enclenche. S’il les refuse, je le laisse se calmer en me prenant une porte dans la tronche, et je sais que nous aurons l’occasion de reparler de tout ça plus tard. Mon autorité n’étant pas en jeu car je ne cherche pas à en avoir, cela facilite les choses. Et je suis enfin capable de vaquer à mes occupations en attendant qu’il veuille à nouveau renouer le contact, sans le forcer à m’écouter à tout prix.

Je le sais responsable de ce qui lui arrive, même s’il ne le fait pas exprès. Responsable ne veut pas dire coupable. Responsable veut seulement dire que ses réactions lui appartiennent et je n’ai pas à me sentir investie de la mission de les raisonner, les juger, les contrer, les modifier, les faire miennes. Je laisse ses réactions se dérouler, s’exprimer, passer devant moi sans en être affectée, comme lorsque nous faisons de la méditation et observons nos pensées arriver et repartir au son du joueur de flûte des Andes caché dans les bambous au soleil levant.

Bien sûr, comme aujourd’hui-même, par exemple, quand les colères s’enchaînent à raison de trois par heure, je finis par me sentir grandement titillée en fin de journée et je reprends quelques travers de mon « ancien moi ». Il se trouve qu’après coup, ce jour-ci, j’ai découvert que mon fils avait passé une partie de sa nuit à lire par peur de se rendormir suite à un cauchemar… donc l’explication rationnelle de la fatigue causant l’irritabilité peut être à envisager parfois (et même souvent), avant d’entrer en conflit stérile. Dans ce cas je ne dis rien de spécial, car annoncer « t’es crevé ce soir tu te couches tôt » (j’ai testé), ça lui donne un regain d’énergie et des protestations contre-productifs qui le mèneront à perdre tout l’effet bonus du climat « marchand de sable XXL » souhaité. Par contre hophop je fais en sorte que le repas soit prêt rapidement, et que les conditions du coucher soient là dans la foulée, et (hophop) ni vu ni connu, gros biiisou et bonne nuit (hophop). Ok j’avoue ça marchait surtout du temps où il ne savait pas lire l’heure. Mais bon, vous avez compris la subtilité du truc, hein.

Ce soir, sa colère s’est évaporée dans la tendresse : « Je te sens terriblement mal d’être si en colère. Est-ce que tu voudras tout à l’heure un bon bain chaud et un massage relaxant ? » Il répond, un peu boudeur, bien attrapé d’avoir envie d’accepter mes douces attentions : « Oui, tout de suite ! »

EM

6 réponses sur “Face à la colère de mon enfant.”

  1. Je suis mille fois d’accord avec ce billet. Cependant moi j’ai du mal car mon aîné quand il est en colère il s’en prend a ses petits frères. Il va les embêter, répéter ce qu’ils disent, va leur voler leur doudou etc…. Bref il se sent mal et fait en sorte que l’attention vienne sur lui. S’il ne s’en prenais qu’a mes affaires ça irait, je peux le laisser vider mon armoire a linge, déchirer le dessin que je lui ai fait etc mais je ne peux pas le laisser embêter ses frères qui hurlent au bout de 2 secondes !!! Ils ont 7, 5 et 3 ans. Du coup je contiens le grand mais c’est épuisant, physiquement et moralement, il faut que je sois toujours prête a intervenir rapidement, pour l’empêcher de taper ses frères.

    1. HOUilllouilllou…que je connais ça, LNBL ! Ici ça a souvent été la chaîne : Maman déverse sa colère sur Frère 1, qui emmerdera illico Frère 2, qui lui-même hurlera après Frère 3, qui tapera allègrement Miss Couette, qui elle-même martyrisera le chat, qui va m’attaquer en passant, d’où ma colère mais j’ose pas le décalquer contre le mur, donc je m’en prends à Frère 1 qui a renversé son verre de sirop et n’a pas nettoyé et ainsi de suite ! La vie, quoi. Bref, je pense que dans ces cas-là il y a une envie de prise de pouvoir sur le plus faible, pour moins se sentir faible soi-même: « ahhh on a essayé de me faire faire un truc que je déteste faire, ben on va voir qui va être le plus fort ! » Ça défoule de faire du mal…ça fait oublier comme on est mal. Ton fils ressent peut-être qu’il n’a pas été entendu, ni écouté, ni pris en compte autant qu’il aurait eu besoin. Et s’il faisait justement LE truc qui va bien t’énerver (il kiffe pas de vider l’armoire à linge ? Moi j’adorerais à sa place), la chose que tu détestes le plus, pour que vraiment tu débarques vite (ça tu l’as bien compris en effet)…. Peut-être que son message pourrait être, en voyant les choses sous un autre angle aidant: « Maman, je ne me sens pas assez écouté dans ce que j’ai à te dire, pose-toi avec moi quelques minutes, écoute-moi encore s’il-te-plaît ! »…

  2. Bonjour,
    comment feriez-vous quand la colère l’amène à se mettre dans un coin et refuser d’en sortir alors que c’est l’heure d’aller à l’école et qu’on a vraiment pas le temps d’attendre que ça passe. Ça me stresse terriblement et dans ces cas je suis patiente 5 minutes mais après c’est fini tellement je suis angoissée de ne pas être à l’heure.

    1. Bienvenue Sophie ! Oh oui c’est pas très agréable ça. Comment je ferais ? Je m’énerverais sans doute :D…. Par contre, ce que je pense qu’on pourrait faire, ce serait de réfléchir en quoi c’est plus important d’être à l’heure à l’école que de prendre le temps de l’épauler pour s’apaiser. Je précise ce que je veux dire par là: comme tu l’exprimes très bien « ça ME stresse terriblement ». C’est TOI qui ressens du stress, c’est à toi que le fait d’être en retard pose problème, lui tu auras beau le lui signaler haut et fort, il s’en fout très certainement. Du coup, la vraie question serait probablement : comment gérer ton stress ? –> Respirer ? Relativiser ? Lâcher-prise ? Casser le pare-brise de ta bagnole (héhé) ? Je suis sûre qu’au moment où tu parviendras à prendre une pause dans ta tête au milieu de ce problème-là, tu auras une merveilleuse idée qui va y germer, THE idée de folie toute simple pour convaincre ton enfant de venir 😉 . A creuser ! Bonne recherche à toi !

  3. merci pour cet article qui me donne des pistes pour gérer les impressionnantes colères de ma fille de 8 ans. Dès fois on a l’impression qu’elle est en permanence en colère. Je vais essayer de faire davantage passer mon ressenti face à ses crises. Merci encore.

    1. Bonjour Manue, merci pour ton commentaire. Il y a sur ce blog un article qui parle des ados, avec des pistes de réflexions qui vont aussi pour les enfants et adultes ! Les cris sont souvent la manifestation d’une émotion qui n’arrive pas à se faire entendre autrement. Il est bon de se questionner, dans ce cas: « quel est le message caché derrière les cris ? Que veut-il vraiment me dire ? Quel besoin est pour lui important à satisfaire ? » Et j’aime bien cette citation que j’avais notée (arf je me souviens plus, je crois qu’elle est de Marshall Rosenberg, le père de la CNV) : « Moins nous aimons ce qu’une personne fait, plus c’est important de comprendre les bonnes raisons qu’elle a de le faire »…. Bon courage à toi !
      Voici l’article dont je te parle : Mon ado me manque totalement de respect.

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