Chapitre 3 – Il est là – MOHA ET TOHA

……..Mes yeux effrayés se tournent alors une fraction de seconde vers la souche où est caché mon petit Truc, puis osent le plus lentement possible se déplacer vers le point convergeant indiqué par la nuée de Tipoulis.

A environ 50 mètres droit devant, une immense cage de bois pourri trône posée au milieu du champ, bardée de cordes de jute serrées les unes contre les autres. Après quelques secondes de silence pesant, je vois brusquement un gigantesque et interminable cri rauque s’échapper par un interstice de la cage, si éblouissant que mes yeux se font douloureux et mon esprit se trouve soudain complètement embué de rouge. Rouge comme ce nuage épais de hurlement qui se forme sans discontinuer au-dessus du pré et qui ne s’arrête plus. Je pense rouge, je ressens rouge, je vois rouge, je suis prête à éclater… je suis bouleversée et mon cœur me fait mal, je me courbe et mes jambes finissent par me faire m’écrouler les mains sur les yeux. En un éclair j’ai le sentiment que je ne peux plus rien pour Toha, ni pour moi-même. C’est alors que dans un instinct de survie je décide de recouvrer mes esprits. La révolte monte en moi progressivement, alors que le cri commence à décroître en intensité : qui a le droit de me faire souffrir et plier ainsi ? Qui a une telle emprise sur moi que tout mon être est atteint ? Qui peut prendre possession de mon esprit au point de m’arracher toute force de me battre ?

Les poings de Moha se fermèrent, sa mâchoire craqua pendant que ses dents se serraient. Elle releva un peu la tête, les yeux brûlants de rage, et sentit monter en elle une énergie immense. Les Tipoulis s’étaient regroupés en un bloc noir, qui avait chuté lourdement au sol juste derrière elle. Saisissant son épée dans son dos, Moha la brandit si haut qu’on raconta plus tard l’avoir vue scintiller depuis la ville de Hurg. Un cri transparent sortit de toute sa puissance du fond de ses entrailles, si fort qu’elle se sentit extérieure à ce corps qui le produisait, et qu’elle en parut choquée. A cet instant ses pieds se libérèrent de leur glu et elle commença à courir vers la cage d’un air déterminé.

Elle ralentit le pas au fur et à mesure qu’elle remarquait l’herbe se faire de plus en plus rare, comme soufflée par une explosion. Il ne lui restait que deux ou trois mètres, mais soudain elle s’arrêta net, fixant l’intérieur de la cage qu’elle distinguait à présent parfaitement entre les cordes servant de paroi : en son centre, se dressait un piquet, auquel était lié un petit être grisâtre très maigre, écroulé au sol, apparemment au bout de l’épuisement.

Moha rangea son épée d’un geste assuré et tâtonna sa ceinture pour se saisir de son petit poignard orné de trois saphirs. Le pointant devant elle, elle avançait un pas après l’autre, tout doucement, le cœur poussant son thorax. Elle contournait la cage pour trouver une entrée. Les cordes n’offrirent aucune résistance à la jeune femme qui put se glisser à l’intérieur. Elle se précipita soudain au sol tout en tirant d’une main fébrile le bouchon de sa gourde, le poignard dans l’autre main, au cas où.

J’ai coupé ses liens. Je le fais boire mais il ne se réveille pas. Il est tout fripé, tout ridé, il paraît très vieux dans ses langes sales qui entourent ses hanches. Je sais pas quoi faire. Bon je lui jette de l’eau au visage. Ah ben au moins c’est fait, il reprend une grande bouffée d’oxygène et est effrayé à ma vue. Ça fait plaisir, tiens. Bon, t’es qui d’abord ? Et c’était quoi cet affreux hurlement ? Quelqu’un t’a fait du mal ?

Il voulut parler mais les Tipoulis se regroupaient en masse autour de la cage. Vraisemblablement, il en était fort mal à l’aise. Elle dû les chasser avec sa gourde.

-« Je suis celui… qui a mal… je suis… celui qui fait mal… je suis… je suis celui qui a peur… je suis celui qui… fait peur… » déclara-t-il d’une voix faible.

Bon ben on est bien avancé. Il continua :

-« Je suis… le T’san… »

Ah ok t’es le T’san. Enchantée. ……Comment ?? Le T’san ??? Oh mon Dieu, mais comment…pourquoi…enfin…je veux dire….!?

Moha n’en revenait pas. Dans sa tribu, le T’san était décrit comme un énorme colosse, très rouge, les yeux luisants de haine, la bouche tordue d’agressivité, la main plus puissante que le volcan du Maas dans ses heures de gloire. Le sol vibrait sous ses pas, et tout était anéanti sur son passage.

Moha se rappela que personne ne l’avait jamais vu. Ok je note dans ma case 24bis rangée B de mon cerveau gentil : « Ne pas écouter aveuglément ce qu’on m’affirme ».

-« T’san, raconte-moi, qui t’a attaché ici ? Que s’est-il passé ? »

Et ce petit être chétif relevant son dos pour s’appuyer contre le piquet, me demanda encore une gorgée d’eau. Il me fit le récit de sa vie en quelques paroles. Il avait toujours existé, il n’était pas né, il ne mourrait pas. On l’avait enchaîné dans cette cage, car il n’avait pas le droit d’être. Chacun connaissait son existence, mais tout le monde l’ignorait, en le gardant enfermé. Oh parfois on entendait ses hurlements, il le savait, mais tout le monde se bouchait les oreilles pour ne pas voir… J’étais la seule à avoir osé m’aventurer assez loin sur ses terres, à ne pas avoir eu peur de la menace des Tipoulis et de ce qu’on disait de lui. Il m’avait appelée terriblement fort par son cri rouge pour que je lui vienne en aide et j’avais su trouver le cri transparent pour lui répondre, celui qui ne fait pas mal, celui qui donne la force et le courage, celui qui ne détruit pas, celui qui rend vivant. Il me remerciait. Il avait tant souffert, il me remerciait encore. 

Moha sortit de la cage, tenant le vieux T’san par la main. Son corps s’était redressé, il respirait enfin l’espace environnant.

-« Oh attends, il faut que je te présente quelqu’un ! » Elle venait de se rappeler de son petit Truc et courut à travers champ, se précipita sur la souche, et l’arracha du sol dans un mouvement de force inouïe.  Toha apparut, hébété, tout groggy, comme un escargot sans coquille. Il procéda à un bâillement qui prit son temps, pendant que Moha, bras croisés, lui lançait un regard réprobateur en tapant du pied.

Ce jour-là, Moha apprit que son petit Truc avait le sommeil très lourd… particulièrement lorsqu’il était terrifié.

Elle empoigna son précieux compagnon et le replaça dans la poche intérieure de son grand manteau. -« Je t’expliquerai plus tard… Oh que je suis heureuse que nous allions bien ! »

Mon Truc a été drôlement surpris lui aussi en voyant ce T’san. On a fait un feu, on a mangé les scutigères qui le voulaient bien, on a ri tous les trois. Les Tipoulis au chômage étaient un peu désemparés.

Tout était à présent silencieux et calme. Les chauves-souris commencèrent à voleter en cercle et l’air se fit léger alors que l’horizon prenait des teintes roses. -« La nuit bientôt ? Mais ce n’est pas possible, on est le matin ! » Sortant sa montre de platine de la sacoche de cuir, Moha put vérifier immédiatement qu’il était neuf heures ….du matin ? Du soir ?

Il leur fallait partir.

EM

A suivre…Chapitre 4.

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