Les Réseaux d’échanges réciproques de savoirs | Conférence de Claire Héber-Suffrin

échanges de savoir

Conférence-débat et ateliers, le 17 mars 2017 à Vertaizon, Puy-de-Dôme (63), Auvergne.

Résultat de recherche d'images pour "claire héber suffrin"Cofondatrice des Réseaux d’échanges réciproques de savoirs®, Claire Héber-Suffrin a été institutrice liée au mouvement Freinet. Docteure en sciences de l’éducation, aujourd’hui, elle est enseignante et formatrice. Ses deux derniers ouvrages viennent de paraître : « Apprendre par la réciprocité (réinventer ensemble les démarches pédagogiques) » ;  ainsi que « Des outils pour apprendre par la réciprocité  (animer des réseaux d’échanges réciproques de savoirs) ». Source Le Café Pédagogique.

 

NB : Le texte suivant est une retranscription de la conférence suite à la prise de notes et telle que je l’ai perçue. Je vous incite à aller directement chercher les infos dans les ouvrages de l’auteur.  

C’est avec des mots simples et beaucoup de plaisir, que Claire Héber-Suffrin a captivé son auditoire en racontant comment l’idée des Réseaux a pu germer il y a plus de 40 ans.

Cette histoire est relatée dans le livre Plaisir d’aller à l’école. Une institutrice de banlieue parisienne un peu « magique » qui « arrive à quelque chose » avec les élèves les plus récalcitrants. Ils partent en classe de neige, sans neige et les enfants vont à la rencontre des villageois avec un questionnaire pour découvrir leurs métiers. Se faisant mal recevoir, les enfants laissent tomber le questionnaire pour aller traire avec le fermier. Devant l’enthousiasme de la classe suite à cette expérience, Claire décide qu’ils iront à la rencontre des artisans pour trouver qui accepterait de leur apprendre quelque chose. Tous seront volontaires avec plaisir pour transmettre leur savoir. Il sera même ramené dans le bus pour Paris un chalet miniature construit selon la tradition mais en proportions adaptées au transport. Pendant qu’un groupe est en apprentissage, l’autre groupe prépare une exposition sur tout ce qu’ils ont appris dans ce village, motivés à tel point qu’il est difficile de les faire arrêter pour se coucher.

Des questions fusent trouvant leur utilité soudaine dans l’aspect pratique des apprentissages : Maîtresse, est-ce qu’on peut revoir les « pourcent » ?  -« Je trouvais que j’étais pas mauvaise comme maîtresse, je savais bien ce que je leur avais appris, j’avais déjà fait le cours correspondant mais ça avait glissé, ils n’avaient pas retenu, ça disait rien dans la tête. Là ils avaient envie d’apprendre. » La classe décide d’exposer le travail des enfants avant de partir, mais les villageois ne viennent pas. Un habitant leur explique alors qu’il faut présenter l’exposition dans un lieu où les gens ont déjà l’habitude de venir, et qu’ils doivent être invités par l’un des leurs. Et cette fois, tout le village est présent.

« Sur un même lieu de vie, on trouve de multiples savoirs qu’on sous-estime, on ne sait pas les repérer, les mettre en circulation »Claire Héber-Suffrin relate une autre expérience. Une petite Nicole lui est amenée un jour dans sa classe par la directrice car personne « ne peut rien en faire », elle repousse tout le monde. Claire arrivera à l’approcher mais elle ne veut rien apprendre. Un jour où chacun est occupé à partager diverses activités dans la classe, il se fait soudain un grand silence. Elle découvre que tous les enfants sont en cercle autour de Nicole …qui danse. Sa maîtresse l’inscrira à un cours de danse. Lors de la fête de fin d’année, c’est Nicole qui apprend la danse du spectacle à ses camarades. En transmettant aux autres, elle a aussi appris à se laisser aider par les autres : la petite fille accepte désormais les matières scolaires. Une fois adulte, elle poursuivra la danse au conservatoire.

« Qu’est-ce que ça fait à quelqu’un de n’être jamais attendu pour ce qu’il peut apporter ? Tout enfant, tout adulte, tout citoyen, devrait pouvoir se dire Heureusement qu’ils m’ont. » Claire Héber-Suffrin.

Pour rédiger une brochure sur la vie en HLM, les élèves se mettent à étudier le principe du chauffage urbain. Etre apprenant consiste aussi à savoir solliciter autrui et c’est une chose qu’il a fallu travailler. Les enfants furent touchés de constater que le chauffagiste les reçut avec des petits gâteaux et des boissons, comme il recevrait des gens importants.

Quelques jours plus tard, les enfants formulent la demande de travailler sur les volcans. « Ça fait pas trop partie des programmes, mais bon, allons-y. » Claire ne se sentant pas capable de leur fournir suffisamment de réponses, fait appel à un géographe. Le jour où il intervient dans la classe, le chauffagiste frappe au carreau pour rendre une petite visite improvisée à ses apprenants. Satisfait de l’expérience passée avec eux, il vient vérifier s’ils ont tous bien compris : la maîtresse ? non vous n’avez pas compris ! Les enfants ? Oulà il vous manque des informations ! Et le voilà qui précise, réexplique, répond, questionne, transmet encore ses connaissances sous le regard attentif de tous. L’énergie de la classe est vraiment en circulation, par le double désir d’apprendre et de faire apprendre. Le moment se termine sur « Voilà, maintenant vous savez ce que je voulais que vous sachiez ». Le chauffagiste trouva un grand intérêt à discuter longtemps avec le géographe à la sortie de la classe. L’histoire ne dit pas si c’est parce qu’ils auraient trouvé des points communs entre le fonctionnement de leurs machines respectives.

L’idée du réseau de connaissances continua ainsi à germer : il pouvait se mettre en place entre élèves, entre élèves et enseignants, entre classes, entre l’école et le village, entre le Café et la MJC, entre la mairie et le collège, etc etc… Il fonctionnerait sur la loi de l’offre et de la demande. Mais là où habituellement le savoir est hiérarchisé par rapport au marché de l’emploi et aux salaires, il est décidé que les savoirs seront comparés uniquement sur la valeur qu’on leur accorde. Car le savoir que l’on veut est important pour celui qui le veut, quel qu’il soit. Que l’on passe trois ans à apprendre une langue étrangère, ou une demi-heure à apprendre à poser des tuteurs aux plants de tomates, le savoir a une immense valeur pour celui qui le désire. Et tout le monde a droit au savoir, qui n’est pas une marchandise qui ne fait que se vendre.

La suite est moins simple, de « ça ne marchera jamais » à divers bâtons dans les roues, les Réseaux se mettent pourtant en place et se font connaître : une émission de TV en 1984 diffuse l’idée et le mouvement. En 1988, il gagne l’Europe, puis l’Afrique en 1993, suivi de l’Amérique. Chaque nouvelle branche des Réseaux réinvente le fonctionnement selon son lieu d’implantation, la personnalité de ses membres. Les Réseaux sont vivants.

 

NDLR : La conférence fut suivie d’un débat et d’ateliers de découverte par l’expérience que je retranscris ici :

-Prise de conscience :

Par petits groupes, Claire nous propose de nommer plusieurs choses que l’on sait et d’autres que l’on ne sait pas. Nous réalisons que l’exercice est difficile car c’est une question que l’on n’a pas l’habitude de se poser. Une intimité se crée rapidement dans le groupe, car nous nous découvrons de façon vraie et profonde et avons l’impression de nous connaître très vite. L’intérêt pour nos compagnons se manifeste, certains sujets nous interpellent, soit parce que nous savons ce que l’autre ne sait pas, soit parce que nous aimerions apprendre ce qu’il sait. Chacun prend confiance en soi. Il n’y a pas de jugements sur les savoirs de chacun.

-Mise en place d’un réseau virtuel :

La personne 1 propose ce qu’elle sait faire : « – j’offre de vous faire découvrir les bases de la photographie. »

–> -Qui est intéressé ? La personne 2 lève la main. –Personne 1, êtes-vous ok pour enseigner cela à Personne 2 ? Qui d’autre aimerait apprendre la photo ? Pouvez-vous vous organisez ensemble pour mettre en place les conditions pratiques pour que cela se fasse ?

A présent que l’offre est réglée, on passe à la demande : -Personne 1, et vous qu’avez-vous envie d’apprendre ?  « – J’aimerais apprendre à reconnaître les plantes sauvages comestibles ». –Qui ici sait reconnaître les plantes sauvages comestibles et veut l’enseigner ? Personne 3 lève la main mais explique qu’elle en connait très peu mais qu’elle a des livres. -Ok Personne 3, seriez-vous d’accord pour apprendre à Personne 1 à reconnaître les deux ou trois plantes que vous savez identifier ?  -Personne 1, cela vous irait d’apprendre à reconnaître deux ou trois plantes pour le moment ?

Claire explique que Personne 3, qui n’a pas envie d’empoisonner Personne 1, va du coup devoir bûcher ses livres avant la séance. Elle va ainsi apprendre naturellement : on apprend mieux quelque chose quand on apprend à l’autre. Il y a réciprocité pédagogique. Personne 1, lorsqu’elle viendra se promener pour apprendre, posera des questions auxquelles Personne 3 n’aura pas la réponse, ce qui l’incitera à apprendre encore pour pouvoir apporter la réponse la fois d’après.

Personne 1, lorsqu’elle transmettra son savoir en photographie, se souviendra de la façon dont elle a appris avec Personne 3 : quelles sont les conditions qui m’ont été favorables pour apprendre ? Je vais remettre cela en oeuvre dans ma transmission, ou j’adapterai, je corrigerai mes erreurs par intuition, observation et expérience. Qu’est-ce qui m’a bloquée ? Et comment l’autre a envie d’apprendre ? On se retrouve dans les deux rôles et on se questionne : comment apprend-on, comment enseigne-t-on ?

En définitive, de par ce fonctionnement, nous réalisons à quel point tout un chacun est à la fois porteur de savoir et porteur d’ignorance. Tout le monde devient savant ET ignorant, transmetteur ET apprenant, offreur ET demandeur. Le principe qui bouscule tient dans le « ET ». C’est en ce « ET » que réside une des voies vers l’apprentissage. On construit de l’indulgence vis à vis de l’autre position. Ce fonctionnement réciproque crée la parité, l’égalité.

 

Dans le cadre de l’école, il est utile pour que l’enfant apprenne et retienne, qu’il soit reconnu comme aussi important que son enseignant ou que ses camarades. La posture crée le sentiment de parité. Selon Claire Héber-Suffrin, si les enseignants se retrouvaient perpétuellement en position d’apprenants, ils comprendraient mieux les besoins de l’enfant. Car ce n’est pas parce qu’on sait quelque chose, que l’on sait le transmettre. Il est bon de prendre conscience du je ne sais pas dans le je sais et du je sais dans le je ne sais pas.

Dans le système classique d’éducation, nous n’avons pas l’habitude que l’on nous demande ce que l’on sait. Et pourtant, l’enfant qui a du mal en maths en CM2 peut aider celui de CE2. L’enfant tuteur d’un autre élève progressera dans sa matière. Les rivalités, peurs, jalousies, peuvent se déconstruire.

 

En conclusion, selon Claire Héber-Suffrin, on apprend en simultané : donner et recevoir. Chaque personne est porteuse de savoirs et capable de les transmettre. Chaque personne est capable d’apprendre. Chacun apprend à l’autre et apprend DE l’autre. C’est une coopération dans la logique du don, tout comme la petite Nicole qui a eu l’occasion de donner, et a su ensuite recevoir.

Il est bon de construire sa curiosité en devenant chercheur de savoir, car un savoir mène à un autre. A partir du pois chiche, nous découvrons des recettes de cuisine, puis nous nous questionnons sur leur origine et nous nous mettons donc à faire de la géographie et de l’histoire. Puis de la diététique, de la botanique, et même de la littérature avec Cicéron (car comme chacun sait, bien sûr hum, Cicéron doit son surnom à une grosse verrue en forme de pois chiche qui aurait orné le bout du nez d’un de ses ancêtres).

En outre, la personnalité de chaque individu permet cet échange et le teinte de quelque chose de particulier. Son unicité induit la circulation de richesses relationnelles au travers du partage, de la collaboration et de la coopération.

Jean Jaurès a dit « –On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est. »

EM

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