Long métrage | De plus belle – Anne-Gaëlle Daval

Film d'Anne-Gaëlle Daval

(Affiche ©Vahram Muratyan)

Les yeux rougis et les joues encore humides, je n’ai pas autant pleuré depuis le dernier Disney et je vous jure que c’est pas péjoratif, bien au contraire pour moi, car il m’avait vraiment parlé au fond des tripes.

Et j’ai ri aussi fort que j’ai pleuré, toute seule comme une con.

Ce film est pour moi la vie, rien que la vie. Même pas un film, pas une fiction. Je vois sur l’écran ma sœur, ma mère, mon amie, ma grand-mère, ma tante, moi-même. Et ça fait même pas bizarre tellement c’est réel. Je me vois en grand avec mon sentiment d’être moche, pas assez bien pour mon mec, avec mon auto-sabotage perpétuel… Citation : « j’ai jamais compris pourquoi mon mari m’avait choisie, j’ai pensé qu’il allait partir pour une femme plus jolie et je lui ai fait payer toute sa vie. Et il est jamais parti ». Je m’entends dire comme la danseuse enrobée du film se regardant dans le miroir « je vois une grosse vache ».

Je suis touchée par le personnage de Nicole Garcia, féministe comme je ne les aime pas, mais tellement attrayante par son côté loufoque et décalé, tellement attachante par son amour de la Femme et sa vocation à la réparer : « Faut les relever ces ruines ! » La scène du haka est d’une force incroyable, puissantes ces femmes quand la hargne est en elles, quand elles reprennent l’estime d’elles-mêmes. Et la tendresse envers leurs propres imperfections lors des caresses de leur peau yeux fermés (magnifiques gros plans) qui font passer leur conscience d’un « c’est mou » d’écœurement à un « c’est doux » fleuri d’un sourire.

Je savais Florence Foresti ancrée les pieds sur Terre, on le voit dans ses spectacles, c’est pas du chiqué. Là elle n’a pas joué Lucie, elle a ÉTÉ Lucie. Simple, sérieuse, vraie. J’ai eu envie de la prendre dans mes bras, du mal à me rappeler qu’elle était « juste » une interprète d’un scénario. Je l’ai aimée pour son défaitisme et sa résignation « les hommes ils aiment quand les princesses elles ont tout bien comme il faut ». Et la merveilleuse réplique optimiste et humaniste de son frère qui s’ensuit : « C’est dans les films que les gars c’est des gros cons. Dans la vraie vie ils embrassent les filles, ils leur tiennent la main et leur disent que tout va bien se passer ». Et pour casser trop d’édulcorant, il la chasse en lui faisant sentir l’odeur de ses chaussettes : la vraie vie, je vous dis. C’est pas un film.

On touche dans ce long métrage aux relations complexes transgénérationnelles, entrelacs aux influences systémiques. La relation de Lucie à sa mère (Josée Drevon) parlera à beaucoup. Une communication impossible, une mère qui a fait de son mieux en croyant protéger sa fille mais qui l’a au contraire mise à part des autres, perpétuellement comparée et dépréciée, avec les petites paroles assassines qui font perdre toute estime de soi : « tiens rends-toi utile ! », « regarde ta sœur, elle elle a déjà fini tout ce travail », « ça a pas dû être facile pour tes docteurs », « tu vas me poursuivre jusque dans ma tombe ? »… On sent Lucie comme une petite fille en attente discrète d’empathie d’une mère qui reste dure, froide et distante. Elle pousse l’abnégation jusqu’à questionner : « comment tu vas Maman ? J’imagine que personne te le demande. » La tentative de rapprochement au moment du café ce jour-là montre son désespoir d’avoir enfin la vérité sur les sentiments de sa mère envers elle. Elle restera sur sa faim. Puis semble renoncer à cette relation. Un pas de plus vers elle-même sans le savoir encore.

J’ai apprécié l’évocation de l’intérêt inconscient de la maladie : l’accusation d’avoir toujours cherché à attirer l’attention grâce à cela. « Plus t’es cassé, plus on t’aime. […] Quand j’étais malade j’étais entourée, on m’apportait le petit déjeuner, je voyais du monde. Je me sens perdue, seule. » Et c’est au moment où elle se libère de cette envie d’appel au secours en gardant secret son cancer et en n’attendant plus rien de sa mère, que Lucie trouve enfin qui elle est. Comme si elle s’attendrissait comme une guimauve au soleil dans une douce torpeur de lâcher-prise pour accepter la confiance en l’autre. Que d’émotion dans le moment de danse romantique lorsque les pieds de Lucie se décollent du sol, soulevée et serrée tendrement par son prétendant : quelqu’un la porte, prend soin d’elle, enfin, et c’est celui dont elle ne réclame rien. Anne-Gaëlle Daval, merci pour ces petites images discrètes pleines de symboles.

Lucie fait aussi de son mieux avec sa fille Hortense. Jeanne Astier met en jeu des mimiques discrètes et tellement éloquentes : un mini soulèvement de sourcil suffit à exprimer le doute avec grande subtilité à sa mère qui affirme qu’elle « ramène un truc à une copine » alors qu’elle part à un rendez-vous galant. Son personnage d’ado cliché colle néanmoins à ma réalité quotidienne… L’ado tellement dure de croûte, et si fondante dès que le chemin se crée vers son âme. Lucie qui essaie de la rejoindre dans son monde avec tant de maladresse. Et les liens qui se révèlent quand les apparences tombent, quand chacun arrête de jouer un jeu, quand on se montre vulnérable, quand on ose assumer ce qu’on fait et qui on est.

La sœur (Olivia Bonamy), bienveillante, cash juste un peu, dans sa vie bien rangée qui ne la satisfait pas. Quel émouvant moment dans la serre, avec sa touchante proposition si maladroite et adorable d’amour fraternel. Combien sommes-nous à souhaiter vouloir souffrir à la place de nos proches pour leur enlever un peu de douleur… L’affection absolue du frère, Fred (Jonathan Cohen), ses bras autour de Lucie au moment le plus difficile, comme quand il était petit, la peur de la perdre que l’on ressent à demi-mot, sans avoir besoin de le dire. Un personnage très très humain, jovial, profond, sensible. Celui qui connait son pouvoir auprès de sa mère (elle ferait tout pour lui), et ne l’utilise que pour aider sa sœur, pas pour son propre confort.

Venons-en à « l’amoureux » Clovis (Mathieu Kassovitz), le séducteur honnête : dès le départ il dévoile sa technique de drague, ce qui laisse une marge de liberté à Lucie pour choisir cette relation ou pas. Un mélange absolu de sincérité et de jeu. Il assume son mode de vie et il souhaite aussi autre chose. Profonde demande de sa part : « Je veux savoir comment t’es quand t’es en forme, je veux savoir comment t’es quand t’es malade, je veux savoir comment t’es quand tu mens, ce qui te fait rire et ce qui te fait pleurer. » Et comme Lucie ne répond pas : le « putain t’es relou » qui sort direct derrière, nous rappelle, j’allais dire, que nous sommes dans la vraie vie (bien joué Anne-Gaëlle) !

On ne sait jusqu’où peut aller son attrait pour Lucie. Et la révélation de la maladie donnera la réponse dans un moment filmé avec dénuement, porté par le décalage entre le romantisme intense de la musique choisie et la vision d’une malade au point culminant d’une présumée vulnérabilité, alors même qu’elle l’est finalement le moins.

J’aurais souhaité mieux comprendre ce qui avait attiré Clovis vers Lucie au tout premier regard, au moment où elle était si peu attrayante, car c’est un sujet important de ce film. Sa mélancolie, son mystère ? Une petite révélation de la part de Clovis m’aurait aidée à percevoir cette romance plus plausible et encore plus pleine d’espoir pour tous.

Clovis/Mathieu a un regard si pressant, si prêt à donner, un regard de chien battu et l’instant d’après un regard profond de « je sais qui tu es, laisse-moi entrer dans ton monde ».

La scène à l’hospice est délectable, ne croyez pas avoir tout vu dans la bande-annonce.

Je ne peux vous en dire vraiment plus sans spoiler….

Les musiques sont superbes. Les gros plans saupoudrés ça et là, en ralentissant le rythme, donnent un côté magique quasiment hypnotique à l’ambiance. Splendides les vues de Lyon, en délicatesse comme tout le film. Un Lyon quasi méditerranéen, qui change de l’éternel Paris. Il n’y manque plus que le Candy Cookie.

Anne-Gaëlle est allée au plus profond de ses personnages, ils sont complets, crédibles au possible, ils existent magnifiés dans la simplicité par leurs acteurs, et ils existent indépendamment de leurs acteurs, il sont là autour de nous, il n’y a qu’à aller à la rencontre de l’autre pour les trouver, les découvrir, les aimer, et les laisser nous aimer.

 

Morceaux choisis délicieux :

-Sois douce avec toi, sois douce.

-Si le Bon Dieu t’a donné un cul, c’est pas que pour t’asseoir dessus !

-La vie c’est une vaste blague. Tu prends ce qui t’amuse et ce qui te fait chier tu le laisses.

A une grand-mère : t’es tellement jeune que tu pourrais même pas acheter un magazine porno.

-La vie…S’il y avait une méthode, on serait tous en train d’en profiter.

-Depuis que le monde est monde les ados sont pénibles, c’est pas elle qui a inventé le concept.

-Renoncer une fois c’est renoncer toujours.

-Je suis vieille, moi, faut que je me couche tôt ! -Tu seras encore vieille demain, Mamie, même si tu te couches tôt.

 

EM

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