Le dernier biscuit de la boîte. Qui veut être heureux ?

Vous avez sans doute remarqué, nous buvons le café, les biscuits sont délicieux et tout le monde se sert dans la boîte plus ou moins modérément. Puis vient le moment où il n’en reste plus qu’un. Et là, bizarrement, le dernier biscuit reste là, personne n’ose plus le prendre. Il faut que notre hôte présente la boîte à chacun en insistant, pour que le plus gourmand d’un air quasi coupable et contraint « se sacrifie » (bon ok on connait tous un morfale qui n’entre pas dans cette généralité).

Il n’est pas si simple de prendre ce qui est bon. Je me suis demandé pourquoi mes choix de vie semblaient souvent m’avoir portée vers la difficulté. Quel était le bénéfice caché de cela ? Je me souviens m’être toujours sentie bien plus vaillante et valeureuse quand je traversais l’adversité, que je trouvais dans ces moments-là mes plus grandes forces et mon plus grand courage, et aussi les attentions des autres. Je pense que je me suis aussi refusé le droit de prendre le dernier biscuit de la boîte, parce que je pensais ne pas le mériter.

Il m’a fallu avancer dans mon développement personnel pour envisager la « possibilité du choix éventuellement hypothétiquement loufoquement impensable » d’orienter ma vie vers la légèreté et la sérénité, juste en le décidant (oui, même en traversant les épreuves, et surtout en les traversant), sans avoir peur que cela ne s’arrête, sans penser que cela n’était pas « normal ». Il m’a fallu retrouver l’estime de moi-même, ou en trouver, pour réfléchir à la direction que je voulais pour ma vie, et pour oser la suivre.

J’ai pris le biscuit, après m’être aperçu qu’il y avait une boîte neuve à disposition pour les autres. Non je ne privais personne, il était pour moi car je l’avais décidé et choisi, et non je n’avais pas honte de choisir le bonheur.

Et j’acceptai de couler mélodieusement ma vie dans les bénédictions nourrissantes spirituelles, relationnelles, affectives. Je me jurai de mettre en oeuvre tout ce qui serait en mon pouvoir pour voir le verre à moitié plein, de penser la vie comme une urgence, comme si j’allais mourir très bientôt et qu’il fallait que je fasse ce que j’avais à accomplir ici, même si je ne savais pas ce que c’était.

C’est alors que les autres m’ont regardée d’un sale œil. « Comment ? Elle a pris le biscuit ? Elle a ooosé ? Mais elle ne pense qu’à elle, quelle égoïste ! Depuis toujours on se prive pour ne pas le prendre, et elle arrive et elle l’accepte avec plaisir sans remords ? Et en plus elle a le sourire ? C’est honteux, indécent ! » Et beaucoup de jugements, d’attaques à distance, ou de silences pesants ont suivi. J’attendais que quelqu’un m’en parle, ose me dire ses rancœurs, me demande des explications, pour lui proposer d’ouvrir une boîte neuve, qu’il puisse voir à quel point il restait des biscuits en quantité, des chocolatés, des au coco, des craquants, des fondants, lui dire qu’il n’avait plus qu’à faire son choix et qu’il y avait droit aussi.

Mais je suis restée isolée.

Et dans cet isolement, toute vision de l’ancienne vie s’est mise à me blesser, comme si la conscience de sa perte devenait douloureuse au point d’occulter l’énergie puissante de ce nouveau chemin plein de promesses que j’avais choisi de suivre. Je me souviens du jour où j’ai fait tomber par terre mon vieux pot en verre préféré, celui dans lequel, depuis de longues années de mon métier adoré de Maman, je disposais soigneusement les cookies tout chauds confectionnés avec tendresse pour le retour d’école. Le pot merveilleux d’Aladin dont, si j’ouvrais le couvercle, jaillissaient des milliers de rires, de joies, de délices, pierres précieuses scintillantes au milieu du brouillard de souvenirs parfois pénibles. Je n’ai rien dit. J’ai ramassé les débris, les yeux embués de larmes, avec l’envie de hurler ma rage, mon désarroi, ma perte immense, l’injustice dont je me sentais la proie. Et alors que j’étais prostrée dans un coin, une main m’a pris la pelle des miennes et m’a tendu un sourire de soutien tout en ramassant les derniers bouts de verre : mes vrais amis étaient restés avec moi.

J’ai rejoint doucement ce salon de thé où les gens se servaient allègrement, partageaient leurs biscuits gracieusement, se réjouissaient des délicieuses recettes échangées. Je n’étais plus la bienvenue ailleurs, et ça me faisait toujours comme une petite douleur juste là. Comme une petite révolte. Comme une petite déception, profonde comme la mer qu’on voudrait boire à la paille. Une sorte de petite vieille peau qu’on abandonne sans vraiment savoir comment est la nouvelle. Car avoir conscience de ce que l’on perd, c’est une chose, ne pas savoir ce que l’on gagnera, en prenant le risque de perdre encore plus, c’en est une autre.

En fin de compte, une des difficultés de ma vie ne résidait pas totalement dans mes choix, aussi difficiles fussent-ils, mais dans le jugement des autres sur mes choix. Et non je n’avais pas fait tout ça pour en arriver là. Ma propension d’autrefois à me laisser sombrer puis donner une impulsion au fond de l’eau pour remonter à la surface m’est alors devenue moins pertinente. Car je me mis à tendre désormais vers une nouvelle ressource intérieure bien plus puissante pour moi : mimer dans mon esprit de mon doigt un geste très peu convenable qui signifierait en langage acceptable : « Bref, j’ai décidé d’être heureuse ».

EM

« Rire, c’est risquer d’être pris pour un imbécile. Pleurer, c’est risquer de paraître sentimental. Aller vers les autres, c’est risquer de devoir s’engager. Exposer ses sentiments, c’est risquer de révéler son véritable soi. Faire part de ses idées, nos rêves, devant une foule, c’est risquer le rejet. Aimer, c’est risquer de ne pas être aimé en retour. Vivre, c’est risquer de mourir. Espérer, c’est risquer la déception. Essayer, c’est risquer l’échec.

Mais les risques doivent être pris, car le plus grand danger dans la vie est de ne rien risquer. Ceux qui ne risquent rien, ne font rien, n’ont rien, et ne deviennent rien. Ils peuvent éviter la souffrance et la douleur du moment présent, mais ils n’apprendront pas, ne ressentiront rien, ne changeront pas, ne grandiront pas, n’aimeront pas, ou ne vivront pas. Enchaîné par la peur, ils sont des esclaves ayant perdu leur liberté.

Seule une personne qui risque est libre. Le pessimiste se plaint du vent ; L’optimiste espère qu’il change ; Et le réaliste ajuste ses voiles. »  

Paulo Coelho, L’alchimiste, 1988


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