La bienveillance, une baguette magique ?

« Bonjour les filles. Petite question que je me pose… Je suis très très éducation bienveillante… mais j’aimerais savoir quels ados deviennent les enfants éduqués comme cela ? »

Sur les groupes de discussion du net axés sur le respect de l’enfant et la parentalité positive, cette question de parent revient régulièrement. L’espoir (ou la crainte qu’elle cache) est justifié : nous mettons de bons ingrédients dans la recette, normal que le gâteau soit délicieux.

En baignant dans notre environnement très médicalisé dès la grossesse, et de par l’influence des médias, de nombreux parents ne tardent pas à avoir des doutes sur leurs capacités à accompagner leurs enfants. On se voit proposer diverses méthodes pour nous y aider, l’avis des autres devient précieux voire indispensable, nous rassurant ou nous assurant d’être dans les clous, jusqu’à s’en torturer l’esprit par moments : « Est-ce bienveillant d’être bienveillant avec sa petite sœur qui dort, en disant à mon fils avec bienveillance d’arrêter de sauter dans la maison tout en n’étant du coup pas bienveillant avec lui vu qu’on privilégie la bienveillance envers sa sœur ? » pourrait-on caricaturer par un petit sarcasme tendre.

Etre « un parent bienveillant » semble aussi être devenu une technique à part entière, rien que par l’attente des résultats qu’on peut en avoir.

L’intention d’apporter le mieux à notre enfant amène quelquefois à errer sur un terrain glissant : « Est-ce bienveillant de dire à ma petite fille d’être silencieuse quand je suis fatigué ? Est-ce bienveillant de lui demander de se laver les mains pour qu’elle ne salisse pas le canapé neuf ? Est-ce bienveillant de ne pas avoir envie de jouer avec mon fils après ma journée de travail ? »

…Il me semble important d’être bienveillant envers soi-même aussi, car dur de l’être avec autrui sinon (Voir à ce sujet Maman vous demande une faveur : juste faire pipi ! ).

Bref on en arrive à s’arracher les cheveux de la tête chauve à force de se poser trop de questions. Zen, respire, tu fais de ton mieux en gardant à l’esprit l’attention positive portée à l’autre. C’est cela la bienveillance, ce n’est pas un pack reçu dans ta boîte aux lettres comprenant les goodies, la notice, le contrat à signer, les certifications officielles et les garanties.

Le désir de faire au mieux pour ne pas blesser notre enfant est un élan constructif. Il est temps maintenant de révéler le secret inavouable de nombreux parents. Le voici : il arrive assez souvent que nous ayons un espoir caché, l’espoir que « ça marche ». C’est là qu’est censée intervenir la baguette magique, mais on y reviendra. Car il faut se l’avouer, le but premier et instinctif de certains d’entre nous quand les enfants prennent un peu d’âge, est très souvent d’éviter les cris et les disputes, les colères et les chambres en bazar (et les légos® sous nos pieds nus au moment du bisou du soir), de faire en sorte qu’ils nous aident à préparer le rosbif voire qu’ils le fassent à notre place, d’arriver à les faire se coucher assez tôt pour qu’on aie une soirée tranquille, qu’ils ne regardent pas la TV plus de 24 heures par jour, qu’ils mangent des salsifis farcis aux brocolis sauce épinard, qu’ils n’écartèlent pas le chat, et qu’ils ne disent pas « grosse conne » à la voisine même si elle a crevé leur ballon. Tout ça tout ça, et qu’ils soient joyeux de vivre en bonus, oui parce que quand même on les aime, et c’est un peu le sens de la vie hein, entre autres.

Bref je prends donc ma baguette magique, celle sur laquelle il y a un grand A rouge sur rond blanc, pour « Apprenant ès Bienveillance », pleine d’espoir ce soir, et je teste pour vous sous vos yeux si « ça marche ». Préparez-vous ça va déménager :

-« Mon Petit Trognon de Pomme, je suis fatiguée et j’ai besoin d’aide pour mettre le couvert.

« -Nan ! Coupe court Frère 3, neuf ans, de derrière son jeu vidéo sans bouger.

Bon ben voilà, fin de l’expérience …Comment ça c’est déjà fini? …. Ben oui : Ça marche pas. La réelle efficacité serait d’aller vers lui et lui arracher des mains son jeu, l’attraper par le bras et le planter devant le placard en lui ordonnant : « Mets la table tout de suite sinon je te rends pas ta Console Machintructendo ! » Mais je suis une maman bienveillante en devenir et je vais passer alors plus de temps et d’énergie à remuer ma baguette pour vérifier si elle est cassée, pleine d’incompréhension, que si je mettais le couvert moi-même.

Je réalise donc que j’ai le choix entre respecter sa décision en pleurant devant mon évier, lui déverser ma déception agrémentée de toutes les couleurs émotionnelles qui voudront s’exprimer, vérifier si sa console de jeu pourrait être plus propre en la passant au lave-vaisselle juste pour voir héhé, et plein d’autres choses encore dont certaines que mon cerveau raisonné préfère garder pour lui.

Finalement ça sera : « Tu sais je suis déçue car j’ai besoin de sentir que ma fatigue est prise en compte. Et tu as le droit de dire non. Il faut que tu sois prévenu que si je suis trop fatiguée je ne suis pas certaine tout à l’heure d’avoir envie de lire avec toi le prochain chapitre du roman plein de suspense qu’on a commencé, celui qui s’intitule Le mystère du souterrain hanté. »

Soudain Frère 3 a un énorme intérêt à prendre soin de sa maman et saute comme un diable hors de sa boîte à ma rescousse. Difficile de trouver de l’empathie chez mes enfants parfois. Ils se sentent bien plus concernés quand ils perçoivent les conséquences du fait que mes besoins à moi ne soient pas comblés, voilà pourquoi j’aime bien les leur dire clairement.

Enfin bon, chez moi en tout cas la baguette n’est pas magique : il a fallu du temps aujourd’hui pour qu’il accepte de m’aider, de la patience aussi et de l’ingéniosité. J’ai oublié l’empathie de ma part : « Oh c’est pas cool de devoir arrêter son jeu vidéo pour ça ». Car en vrai c’est vraiment pas cool d’être interrompu dans quelque chose qu’on apprécie de faire et dans lequel on est concentré.

Mais en tout cas tout le monde est calme, pas de cris, et ni maman ni enfant ne sont frustrés ou en colère. Ma foi ça vaut le coup.

Réfléchissons un peu, qu’attend-on d’un enfant, d’un ado dont nous a été confiée la responsabilité de l’accompagnement ? Souhaitons-nous le modeler, le formater en enfant parfait ? Ou bien plutôt lui donner l’espace pour qu’il déploie ses ailes ? Voulons-nous démontrer aux yeux de tous que nous sommes des parents supers efficaces ? Préférons-nous que nos enfants aient la liberté de leurs choix, et de l’expression de leurs émotions, pour qu’ils puissent expérimenter la vie et apprendre d’elle, au risque d’être vus comme d’insupportables monstres mal élevés ?

Quel est notre but par nos choix éducatifs ?

Le rapport d’autorité envers mon enfant a toujours eu tendance à me rassurer (le contrôle, la maîtrise). Et tous ceux qui ont des enfants savent à quel point ils sont effrayants (et horripilants) quand ils hurlent de colère qu’il veulent partir loin très loin et qu’ils détestent leurs parents qui sont très très méchants plus méchants que la voisine qui a percé le ballon. Tous ceux qui ont des enfants savent comme il est facile d’hurler aussi pour faire taire, d’interdire ce qu’on ne veut pas entendre en oubliant d’écouter non pas les mots crus tels qu’ils sont, mais plutôt le message du besoin exprimé derrière… La position « haute » du parent l’assurerait d’être « respecté » certes. On disait autrefois « craindre » ses parents, ce vocabulaire glorieux signifiait dans le langage courant « je les respecte ». Le rapport dominant-dominé donne de beaux résultats apparents, mais ce n’est plus trop ce que je veux, le sens unique, et je connais les dégâts que cela peut engendrer. Bref, je souhaite plutôt circuler en double-sens dans une relation gagnant-gagnant, basée sur la confiance mutuelle et les droits de l’homme et ceux de l’enfant.

Je ne crois donc pas que la bienveillance soit une recette magique pour avoir tel ou tel ado ouvert, ou tel ou tel enfant calme. Je pense que l’Etre que l’on a en face de soi évolue à sa façon. Il peut être influencé positivement ou négativement par nos actions, mais un nourrisson qui se réveille la nuit en hurlant peut continuer à le faire malgré des parents bienveillants, un enfant de 2 ans traversera sans doute des périodes d’affirmation et de colères malgré des parents bienveillants, un ado reste une personne qui a besoin d’un temps d’adaptation pour être congruent malgré des parents bienveillants…….On ne change pas forcément les autres par la bienveillance mais on espère que cela sera de petites graines semées qui un jour germeront. Quand ? A l’entrée à l’école ? Quand ils auront 10 ans ? Quand ils seront ados ? Quand ils auront quitté la maison ? Quand ils seront parents ? Serons-nous là pour le voir ? En tout cas nous avons fait ce qui nous semblait le mieux pour nous et pour eux en réfléchissant nos choix un par un et en les remettant en cause, et franchement on a du mérite, car c’est souvent bien plus difficile de rester bienveillant que de recourir à nos instincts de violence.

Etre bienveillant pour moi est une attitude, pas une méthode éducative avec espoir de résultat fulgurant. Un état d’esprit, un contexte, un cocon qui nous aide tous dans la famille à gérer les situations pour lesquelles nous ne souhaitons pas la violence. Elle n’est pas une baguette magique pour changer les autres en softy caramel du jour au lendemain.

Vous faites au mieux, et pourtant votre enfant est toujours agité, énervé, colérique, trop souvent ? Oui, c’est normal : il a des émotions et vous fait assez confiance pour vous les révéler. Et c’est déjà pas simple pour nous adultes bienveillants de gérer les nôtres, alors l’enfant qui découvre tout cela, imaginez… Donc courage, si il y avait une recette miracle, comme on dit, cela fait longtemps… que nos enfants seraient des robots 😉 et c’est pas forcément ce qu’on leur souhaite.

Et quand j’entends mon fils, habitué à s’énerver très vite, qui déclare rien qu’une seule fois d’une voix posée à sa petite sœur : « Tu sais, je comprends que tu aies envie de prendre mon livre, et je préfère que tu me demandes avant » je me dis que la bienveillance familiale ne tombe pas vraiment dans l’oreille d’un sourd… même si le reste du temps on se pose la question s’ils vont continuer à s’entretuer chaque jour à chaque minute et si on va aller participer à la tuerie.

Alors observons, écoutons, goûtons, ressentons… vivons ! Personne ne sait quels ados ou adultes ils deviendront, alors profitons de chaque seconde pour les aimer.

EM

 

11 réponses sur “La bienveillance, une baguette magique ?”

  1. Hello
    J’adore cet article(comme les autres d’ailleurs)
    J’ai bien rigolé …quel humour…eh oui la bienveillance qu’est ce que c’est ? eh bien tu l’as très bien résumé, et ça me fais un bien fou. Je vais essayer de déculpabiliser de ne pas y arriver toujours …l’intention est là et même si on ne voit pas le résultat de suite …je suis sûre que çà tombe pas dans l’oreille d’un sourd ! mais j’avoue qu’on aimerait tellement avoir une baguette magique pour que tout se passe comme ON le voudrait, mais ce serait si simple et certainement pas si bienveillant hein !! (je crois que je n’ai jamais eu de retour de mes enfants comme tout le monde ici mais je ne doute pas que çà arrive un jour !)
    Merci pour tous ces échanges. Mes enfants se battent souvent entre eux et des fois jme dis que ca n’arrive que chez moi …que c’est moi qui mer….avec eux ! que c’est de ma faute ! mais non, comme tu dis ils se sentent aussi la liberté d’évoquer toutes leurs émotions et en fait je vais voir leur bataillent autrement maintenant. Et d’ailleurs ca me fait penser à ma cadette qui oui, elle dit « qu’elle a le droit de pleurer si elle en a envie » quand des fois son père lui dit d’arrêter de pleurer (ouille, un raté ??) bon ok d’aller pleurer plus loin, qu’il a pas envie d’entendre (mouai un peu mieux ! non ?)
    allez a+ biz biz
    je continue de lire ton blog …
    Murielle

  2. Merci pour cet article, pour ma part, je dérape svt de l’attitude irréprochable et bienveillante que je voudrai donner a mon fils, par manque de patiance svt…
    Il est scolarisé mais on passe bcp de temps que ts les 2, son papa travaillant bcp, certaines semaines ils se croisent 5 minutes le matin, du coup, il n’y a que mois pr répondre a ses sollicitations, et étant enceinte de 8 mois du 2e, j’avoue parfois j’aimerai qu’il joue tranquillement sans me solliciter, mais à 4 ans, je ne devrai pas lui en demander autant, il a besoin de moi… j’essai de trouver le bon compromis entre je passe du temps avec lui a jouer/lire faire qqchose, et ensuite, je lui explique que j’ai besoin d’un temps de pause, avant de préparer a diner par exemple, mais lui étant fatigué, il a encore plus besoin de moi… pas évident…

    1. Oh oui Apo, que c’est difficile de trouver le point d’équilibre entre nos propres besoins et ceux de nos enfants. Et l’envie d’avoir une attitude irréprochable et bienveillante (et la culpabilité si on ne le fait pas) nous met une sacré pression qu’il est bon de choisir de refuser. Il est très utile de prendre un temps de pause en effet. Les mamans (ou papa) souvent seul à la maison avec l’enfant ont ce problème de ne pas savoir quand souffler… Il m’est arrivé de mettre mes enfants devant un dessin animé le temps de dormir près d’eux avec mes boules quies.
      Je lisais récemment sur le livre d’Isabelle Filliozat « Il me cherche » qu’un enfant à qui on donne vraiment notre pleine attention 100% pendant ne serait-ce qu’une demi-heure par jour, accepterait mieux ensuite de s’occuper seul. Je ne suis pas certaine que ça se vérifie chez moi.
      J’ai pu remarquer en tout cas qu’à vouloir repousser un peu l’enfant, on perd plus d’énergie (énervement) qu’à le mettre debout sur un tabouret à côté de nous quand on cuisine par exemple et lui donner une casserole et une cuillère pour s’amuser. Bon courage à toi !

  3. Merci beaucoup pour cet article très intéressant et oui je suis d’accord avec vous , selon mon opinion aussi l’éducation bienveillante est davantage perçue ( vécue ) comme une attitude , vraiment de plus en plus et moins comme une méthode éducative ;
    je me suis retrouvée dans certains de vos propos et cela m’a fait aussi sourire parfois ! et enfin cela m’a rassurée d’une certaine manière car comme il est bien suggéré dans l’article on se pose souvent la fameuse question relative à « est ce que je fais bien? comment savoir que cela marche- marchera?  » et comme vous dernièrement mon époux m’a raconté les dires de mon ainée ( 5 ans) et je me suis dit « ha oui comme quoi je pense que ça marche et que je suis dans la bonne voie  » ! : pour détailler un peu : mon époux s’est un peu emporté verbalement avec notre cadette ( 3 ans et demi) et de là sa grande soeur lui a expliqué que « non papa , on doit dire les choses même lorsqu’on est en colère mais en essayant de ne pas crier cela s’appelle le respect » de là elle s’est tournée vers sa petite soeur et doucement elle lui a dit  » ne t’inquiètes pas H. quand maman revient je lui dirai et on reprendra tout cela  » : quand mon époux le soir m’a fait part de tout cela cela m’a fait un bien fou rassuré mais surtout je me suis dit en dépit des nombreuses disputes , mes efforts aussi et bien je vois que quelque chose changent en profondeur et du coup même mon époux qui s’est excusé et m’a dit  » elles ont raison!  » 🙂

    1. Bonjour Sidou, j’ai bien souri à la lecture de ce moment entre vos enfants et leur père, c’est vrai que ça arrive souvent que les enfants détectent les « failles » ou « erreurs » de nos fonctionnements, et sachent vraiment nous le faire savoir. Bonne continuation à toute votre famille 🙂 . Merci pour ce comm’.

      1. Oui Evelyne , c’est tout à fait cela , ils détectent et nous le font savoir quand nous les laissons pleinement s’exprimer ! dans ce contexte là le papa avait été assez virulent pour juste un objet tombé ou en lien avec le bain je crois ( aie ma mémoire qui me fait défaut!) ; mais vraiment j’ai été tellement fière de ma fille qui a su bien intégré certaines notions de bienveillance , oui on ne doit pas refouler ses sentiments- on peut être en colère, ( elle lui a également dit cela avec ses termes à elle) le dire et donc trouver son moyen de l’extérioriser mais dans le respect en expliquant en échangeant … nous évoluons avec nos enfants, ce sont eux qui nous font « grandir » parfois et je trouve cela magnifique même si comme le dit bien l’article le doute est de la partie tout comme les chamallerie ! si non superbe photo et baguette j’achète et j’adhère aussi ! bien à vous 🙂

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