Chapitre 2 – Le T’san – MOHA ET TOHA

« -Viens petit Toha, si tu poses la pointe de pied sur mon genou tu pourras grimper comme sur un escalier jusqu’à mon cou. »

Mais Moha a juste eu le temps d’empoigner le Petit Truc par un bras et de le jeter à califourchon sur son épaule: il allait glisser un peu trop près de la lourde épée en or étincelante, sanglée au dos de la jeune aventurière, mêlée à ses boucles rousses.

Il a des choses à apprendre, ce Petit Truc, faut rester vigilante tout en lui donnant ma confiance.

Toha avait besoin de prendre l’air, ou serait-ce plutôt le lourd manteau de laine bouillie qui réclamait de se débarrasser des gaz odorants de la nuit.

-« Tu es vif, Toha, quand tu verras le T’san, saute dans ma capuche et couvre-toi de mes cheveux ! »

A ces mots, Moha sentit vibrer de peur son petit compagnon qui se ratatina comme un vieux champignon…

Ben oui, le T’san est imprévisible, tu crois quoi, petit, qu’on va faire une promenade de santé tranquillou pour admirer les pâquerettes ? Ok ok, je vais prendre soin de Toha. Je suis vaillante, j’ai mon épée, mon petit poignard, mon arc et mes flèches, ma gourde et ma sacoche fétiche. J’ai un peu peur oui.

Car aujourd’hui est le jour où je dois faire quelque chose d’important, de très important : je vais parler au T’san. En fait je me demande déjà si c’est bien judicieux. Tout ça pour un pari idiot passé avec moi-même quand j’avais 4 ans, parce que j’aime pas qu’on me dise quoi faire. 

Depuis toute petite, maman me conseillait à propos de lui: « Oublie-le, n’y pense pas ». Papa, quand je n’étais pas sage, lançait un humiliant: « T’es aussi folle que lui ! » J’entends encore les gens de la Tribu des Perles me chuchoter: « Crains-le, ne te montre pas ! S’il s’échappe il deviendra si puissant que nous serons tous à son service jusqu’à la fin des temps qui ne finissent d’ailleurs jamais… »

Alors… ben j’ai écouté, j’ai obéi: à chaque fois que j’y pensais je le chassais vite de mon esprit. Mais finalement il était là quand même, quelque part, pas loin. Et plus je mettais d’énergie à m’éloigner de lui, plus j’entendais ses hurlements qui m’appelaient et me glaçaient les os.

Moha s’assit sur une pierre moussue, ses pieds nus chatouillés par les brins d’herbe tout frais. Les pans de son manteau avaient recouvert la bruyère, réveillant un délicieux parfum de terre humide. Elle cueillit une graminée et la mâchouilla songeusement pendant que Toha glissait le long de son dos, encore tremblant. Il courut se réfugier sous une souche d’où s’échappa une colonie de scutigères véloces qu’il n’eut même pas le cœur de récolter d’un coup de langue. Le Petit Truc était courageux, lui aussi, c’est pour ça que Moha l’avait choisi. Mais apparemment, là, il avait besoin d’un moment de repli.

Un froissement attrape mes pensées errantes en plein vol. Mon sang ne fait qu’un tour : je me souviens brusquement qu’à cet endroit de la Forêt des Éboulis, le moindre bruit naturel émanant de notre corps peut alerter les messagers du T’san et je n’ose même plus respirer. Toha le sait bien et doit être terrifié là tout seul dans sa cachette… Je sussure: « Toha ? Allez, vite, il faut que tu reviennes près de moi. »

Moha commença à se relever doucement pour s’approcher du bout de bois, mais elle se figea à la vue d’un Tipouli. Le messager était assis là, sur une fourmi à l’arrêt, et l’observait, bras croisés, barrant l’accès au refuge de Toha. Elle avait bien compris que c’était un Tipouli sans n’en avoir jamais vu, car ce n’était pas si courant dans nos contrées de pouvoir admirer une araignée volante dans une telle posture.

Je me détends en reprenant une respiration : franchement, on m’a dit plein de choses sur eux mais je parie que d’une simple chiquenaude je peux lui exploser sa tronche …Oh mince ! Il a décroisé les bras d’un air désemparé. Pour sûr il a capté mes intentions. Haha, ben dis-donc, pas de quoi en avoir peur.

C’est alors qu’un pet tonitruant se fit entendre et c’est ainsi que l’on comprit que Toha était endormi.

Haaaan Toha, nooon ! C’est pas le moment ni de dormir ni de faire du bruit avec ton corps ! Trop tard. Ça a fini d’affoler le Tipouli. Il se lève, le regard accusateur, regarde de tous côtés à la recherche de renfort, s’agite dans une danse incontrôlée de ses nombreux membres. Le sol se met à vibrer. Des gouttes d’eau perlent doucement entre les mottes de terre. Je te crie de sortir de là: -« Toooohaaa ! Réveilllleee-toi ! Couuuuurs vers moi, Toha ! Viiiite ! » J’essaie d’avancer mais impossible de bouger les pieds. Oh fichtre… ce n’était pas de l’eau mais de la Résine de Palish, celle qu’utilisent les avares pour garder leur argent ! Impossible de me décoller ! Mais qui est assez puissant pour en avoir autant ? Oh non… je crains de connaître la réponse…

Le Tipouli était parti. Moha se sentit bien impuissante à quelques mètres à peine de cette fichue souche à ne pas pouvoir bouger. Une brise étrange lui refroidit la nuque. Si Toha ne se réveillait pas, il courrait un grave danger. Paniquée, Moha leva un visage désespéré vers le ciel.

C’est alors qu’elle aperçut une sorte de nuage bas, localisé précisément au-dessus de sa tête : une nuée de Tipoulis ! Ils indiquaient tous sans exception la même direction, d’une de leurs pattes pointée, pétrifiés de frayeur.

 

A SUIVRE: Chapitre 3 – Il est là.

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