Chapitre 2 – Le T’san – MOHA ET TOHA

« -Viens petit Toha, si tu poses ta pointe de pied sur mon genou tu pourras grimper comme sur un escalier jusqu’à mon cou. »

Moha a juste eu le temps d’empoigner le petit Truc par un bras et de le jeter à califourchon sur son épaule: il allait glisser un peu trop près du fil de la lourde épée en or étincelante, sanglée au dos de la jeune femme et mêlée à ses boucles rousses.

Il a des choses à apprendre, faut rester vigilante tout en lui donnant sa confiance. Toha avait besoin de prendre l’air, ou serait-ce plutôt le lourd manteau de laine bouillie qui réclamait de se débarrasser des effluves gazeuses odorantes de la nuit.

-« Tu es vif, Toha, quand tu verras le T’san, saute dans ma capuche et couvre-toi de mes cheveux ! »

Moha sentit vibrer de peur son petit compagnon qui se ratatina comme un vieux champignon… Ben oui, le T’san est imprévisible, tu crois quoi, petit, qu’on va faire une promenade de santé tranquillou pour admirer les pâquerettes ? Ok ok, je vais prendre soin de Toha. Je suis vaillante, j’ai mon épée, mon petit poignard, mon arc et mes flèches, ma gourde et ma sacoche fétiche. J’ai un peu peur oui.

Car aujourd’hui j’ai décidé de faire quelque chose d’important, de très important : je dois aller parler au T’san. Depuis toute petite, maman m’a dit quand j’étais anxieuse : « Oublie-le, n’y pense pas », papa quand je n’étais pas sage lançait un humiliant : « T’es aussi folle que lui ! », les gens de la Tribu des Perles ne font encore que chuchoter : « Crains-le, ne te montre pas ! S’il s’échappe il deviendra si puissant que nous serons tous à son service jusqu’à la fin des temps qui ne finissent d’ailleurs jamais… »

Alors, que faire d’autre… ben j’ai écouté, j’ai obéi, à chaque fois que j’y pensais je le chassais vite de mon esprit. Mais finalement il était là quand même, quelque part, pas loin, et plus je mettais d’énergie à m’éloigner de lui, plus j’entendais ses hurlements.

Moha s’assit sur une pierre moussue, ses pieds nus chatouillés par les brins d’herbe tout frais. Les pans de son manteau avaient recouvert la bruyère de part et d’autre en réveillant le délicieux parfum de terre humide que la fine pluie de la veille avait généré. Elle cueillit une graminée et la mâchouilla songeusement pendant que Toha glissait le long de son dos, tremblant. Il alla précipitamment se réfugier sous une souche d’où s’échappa une colonie de scutigères véloces qu’il n’eut même pas le cœur de récolter par sa grande léchouille habituelle. Le petit Truc est courageux, lui aussi, c’est pour ça que Moha l’a choisi. Et apparemment, là, il a besoin d’un moment de repli.

Un froissement attrapa mes pensées errantes en plein vol. Mon sang ne fit qu’un tour : je me souvins brusquement qu’à cet endroit de la Forêt des Éboulis, le moindre bruit naturel émanant d’un corps vivant peut réveiller les messagers du T’san et je n’ose plus même respirer. Toha le sait bien et doit être terrifié là tout seul dans sa cachette. …..Toha ?? Vite il faut que tu reviennes près de moi !

Je me ruai sur la souche mais mes gestes se figèrent à la vue d’un Tipouli. Le messager était assis là sur une fourmi à l’arrêt et m’observait, bras croisés, barrant l’accès au refuge de Toha.

Je sus que c’était un Tipouli sans n’en avoir jamais vu, car ce n’était pas si courant dans nos contrées de voir une araignée volante dans une telle posture. Je me détendis en reprenant une respiration : franchement, on m’a dit plein de choses sur eux mais je parie que même d’une pauvre chiquenaude je lui explose sa tronche. Tiens ? ….Je pense qu’elle a compris mes intentions car elle a décroisé les bras l’air désemparé. Haha.

C’est alors qu’un pet tonitruant se fit entendre et c’est ainsi que je sus que Toha était endormi. Haaaan Toha, naaaan pas maintenant !!….Trop tard. Ça a fini d’affoler le Tipouli. Il se lève, regarde de tous côtés à la recherche du renfort, s’agite dans une danse incontrôlée de ses nombreux membres. Le sol se met à vibrer. Des gouttes d’eau perlent doucement à sa surface. Je te crie de sortir de là: -« Toooohaaa ! Réveilllleee-toi ! Couuuuurs vers moi, Toha ! Viiiite ! »

J’essaie d’avancer mais impossible de bouger les pieds. Oh fichtre…ce n’était pas de l’eau…mais de la Résine de Palish, celle qu’utilisent les avares pour garder leur argent ! Qui est assez riche pour en avoir autant ? Oh non… je crains d’avoir la réponse…

-« Tohaaaaaaa ! » Je hurle.

Le Tipouli est parti. Je me sens bien impuissante à quelques mètres à peine de cette fichue souche à ne pas pouvoir bouger. Une brise étrange me refroidit la nuque. Si Toha ne se réveille pas, il court un grave danger, je suis paniquée et lève les yeux au ciel. C’est alors que j’aperçois une sorte de nuage bas localisé précisément au-dessus de ma tête : une nuée de Tipoulis ! Ils m’indiquent tous sans exception la même direction, d’une de leurs pattes pointée, pétrifiés de frayeur.

 

A SUIVRE: Chapitre 3 – Il est là.

 

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